Revue Médium N°40 - juillet - septembre 2014

Médiologie - Editions Editions Babylone - Broché - Textes en Français

Revue trimestrielle dirigée par Régis Debray. Sommaire : Point barre  par Régis Debray ; Blog et travail du deuil  par Daniel Bougnoux ; Chris Marker, in memoriam  par Pierre Murat ; Les rhapsodies du nouveau monde  par Paul Soriano ; Russophobie  par Hermann Iline ; Le désert des Tatars  par Slimane Zeghidour ; Mouchoir et kleenex  par Christian Cavaillé (...).

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Référence LIV_1600000050006
Artiste-Genre Médiologie
Auteur(s) Sous la direction de Régis Debray
Editeur(s) Editions Babylone
Format Broché
Langue Français
Dimensions 190 x 170
Date parution juillet - septembre 2014

Point barre  par Régis Debray
La méthode simplement c’est le chemin tel qu’il nous apparaît quand, arrivé au bout, on se retourne sur ses pas. Voici un itinéraire personnel, méthodiquement retracé, un parmi tant d’autres possibles.
« Guérilla, intelligentsia, nucléaire tactique, rotative, bicyclette, photographie, Christophe Colomb, de Gaulle, la République, le bon Dieu, et quoi encore ? Joséphine Baker ? À quand le parapluie et la machine à coudre ? » L’ami philosophe, l’ancien camarade d’école qui m’envoie ces nasardes, me demande comment, après d’honnêtes débuts dans la carrière (Normale sup, agrég, thèse d’État, etc.), j’ai pu me dévoyer dans cent chemins creux, livré à une rose des vents qui lui donne le tournis. Il se dit déconcerté par la médiologie, et je ne le suis pas moins par son désappointement, convaincu d’avoir creusé, pendant un demi-siècle, le même sillon, la même ornière, d’une façon désespérément rectiligne, laborieuse et méthodique. J’en suis même à me reprocher aujourd’hui un manque consternant de fantaisie, auquel j’aimerais bien remédier en passant à plus jovial encore. Au moment de lui répondre, me vient l’envie de faire le point, – et point barre ! –, sur le très sage dévoiement qu’il m’impute. Chaque artisan a eu sa voie d’entrée sur le chantier que nous appelons médiologique, liée à ses intérêts et à ses tropismes. C’est l’heure de dire ici la mienne, en toute impudence et en chaussant mes gros sabots. Puissent quelque jour mes amis en faire de même. Ma trajectoire aura été un enchaînement de curiosités dont le terre-à-terre, désolé, cher philosophe, ne me fait toujours pas rougir.
Régis Debray, anciennement philosophe..
 
Blog et travail du deuil  par Daniel Bougnoux
On a beaucoup écrit, touchant le tournant numérique, sur les diverses formes du e-love ou du e-learning, mais rien à ma connaissance sur le e-wake ou le e-mourning, sur le deuil assisté par les nouvelles technologies. Plusieurs affinités pourtant rapprochent le rythme ou les formats du blog et le travail du deuil.
J’ai moi-même transformé mon blog Le Randonneur en journal du deuil depuis le mois de février. Pourquoi ? La première évidence concernant l’expérience du deuil, c’est qu’elle demande impérieusement à être publiée. Devant la violence de l’arrachement dont il se sent victime, l’endeuillé en appelle désespérément aux autres, il demande à resserrer les liens. Il s’éprouve, en effet, frappé d’une double solitude : non seulement l’absence de l’être cher dépeuple littéralement son monde (« Un seul être vous manque… »), mais son état de désorientation et la détresse où le voici plongé intimident ses proches, ou découragent les amis qui ne trouvent pas facilement les « mots » secourables ni de dérivatifs à lui proposer.
Daniel Bougnoux, philosophe, est professeur émérite à l’université Stendhal de Grenoble III.
 
Chris Marker, in memoriam  par Pierre Murat
Les spectateurs de Gravity, le « space opera » d’Alfonso Cuaron, se sont vu fournir, l’automne dernier, une expérience sensorielle inédite : munis de leurs prothèses 3D, ils ont erré à coups d’artefacts dans le huis-clos du vide en un long suspens au large de leur bonne vieille planète et jusqu’au happy end de rigueur. Certains se sont peut-être laissés prendre à quelques vagues réminiscences mystiques du Solaris de Tarkovski ; d’autres ont pu regretter que l’aventure spatiale n’ait plus la fulgurance métaphysique du 2001 de Kubrick. Mais, à ainsi remonter dans l’histoire des films de science-fiction, comment ne pas s’arrêter en 1962 sur les images de La Jetée, noires et blanches, si simples, si obsédantes qu’on peut les voir et revoir inlassablement, toujours aussi ému, comme par un souvenir personnel qui vous hante ? Aucun film, sauf peut-être l’admirable ronde tournoyant sur elle-même de saison en saison qu’est l’Amarcord de Fellini, n’aura ainsi produit sur le spectateur l’effet auquel est soumis son personnage unique et qui fait tout son argument : envoûtement des images, entêtement du souvenir, les images étant des souvenirs qui vous happent et les souvenirs des images qui vous hèlent.
Pierre Murat, agrégé de lettres, historien d’art, contributeur aux Cahiers de Médiologie et à Médium, auteur de Joseph Garibaldi 1863-1941, Le Midi paisible, Regards de Provence, 2012 et de Cassis, Port de la peinture, 1845-1945, Regards de Provence, 2013.
 
Les rhapsodies du nouveau monde  par Paul Soriano
Le temps de notre temps est un « présentisme » lesté d’une longue mémoire. Il convoque sans cesse le passé, le rend présent, vivant en somme, et indéfiniment recyclable. De moins en moins déterminé, l’avenir se prête au suspense. Enquête sur le temps retrouvé.
Les actualités à haut débit et les « séries » interminables, les récits politiques et l’histoire même, s’inscrivent dans un temps cyclique, chacun à son rythme, à ses rythmes : en politique, par exemple, les cycles s’étagent entre la minute des petites phrases tweetées et le siècle, voire le millénaire : « 887 : baptême du royaume slave Rus, à Kiev, la “mère de toutes les villes russes” », tient en un tweet (88 caractères), mais en dit long. Le temps historique contraint s’émancipe d’une chronologie qui abolit le passé et neutralise l’avenir, il rejoint celui de la fiction anachronique, dopée par le numérique qui lui apporte des « contenus », un mode de narration (l’hypertexte) et un milieu de propagation et de partage : le réseau.
Paul Soriano, rédacteur en chef de la revue Médium.
 
Russophobie  par Hermann Iline
Russe, si proche et si lointain, est une énigme. « Nous avons à notre porte un pays qui nous est aussi étranger que l’Arabie saoudite », s’exclamait l’autre un jour un diplomate allemand ! La grande Catherine, née Sophie-Frédérique-Augusta d’Anhalt-Zerbst a dû s’étrangler de rage, ou de rire, dans son tombeau. Malveillance ? Ignorance ? Nous avons demandé son avis à un ami « exilé ».
Les commentaires suscités par la crise ukrainienne (et les JO de Sotchi) ont révélé, au-delà de l’hostilité à Vladimir Poutine, une espèce de russophobie ambiante, non exempte de fascination. Des idées simples sur une Russie compliquée ?
En Europe, aucun pays n’est abordé avec autant de virulence, haineuse ou amoureuse, et d’assurance, mentale ou sentimentale, que la Russie. Sa civilisation bancale et sa culture verticale, ses grognements et sa musique, sa violence et son humilité, ses âmes si ouvertes et ses esprits si bornés – tant de cohabitations exotiques, incohérentes troublent tout jugement sur la Russie, même un jugement qui chercherait à être innocemment impartial ou purement rationnel.
Hermann Iline, né dans un bagne soviétique, en 1945 (Kamychlag, bien connu depuis Soljénitsyne), est orphelin de père. Sa famille, côté maternel, des orpailleurs, chasseurs d’ours ; sa mère, ouvrière dans une usine métallurgique, célibataire de quatre enfants ; sa soeur, morte de froid ; son frère, mort de faim ; et le dernier, suicidé. Baignant dans une atmosphère cosmopolite (Polonais, Allemands, Juifs), il fait des études de mathématiques à l’université de Moscou et se marie avec une Française, résidant en France. Voir www.philiae.eu.
 
Le désert des Tatars  par Slimane Zeghidour
Comment peut-on être Ukrainien ? De toutes les façons de l’être, celle des Tatars de Crimée n’est ni la plus banale ni la moins douloureuse.
À quelque chose malheur est bon, pourrait-on dire à propos des Tatars de la Crimée. Pour périlleuse qu’elle soit, la crise internationale qui se noue autour de la presqu’île leur offre une occasion inespérée, une aubaine historique d’attirer l’attention du monde sur leur destin hors du commun, un des plus tragiques de l’ère moderne. Qu’on en juge. Soumis par les Russes, il y a plus de deux siècles, parfois convertis de force à la foi orthodoxe et souvent expulsés par les tsars successifs, ils seront finalement déportés en bloc par les Soviétiques en Ouzbékistan, sous les ordres directs de Staline. Deux cents mille âmes, enfants et vieillards compris, autant de corps sont alors entassés dans des wagons à bestiaux, voués à un exil définitif. Et à une mort prévisible : la moitié d’entre eux ne survivront pas à ce châtiment collectif.
Slimane Zeghidour est journaliste et essayiste français, rédacteur en chef à TV5 Monde et grand reporter. Chercheur associé à l’Ifris, expert auprès de l’Alliance des civilisations (ONU), il est chargé de cours à Sciences Po, où il assure un séminaire de géopolitique des religions.
 
Mouchoir et kleenex  par Christian Cavaillé
Années 1950 : mouchoir (mocador ou moucadou en occitan) dans la poche avec des bouts de ficelle et un couteau ; mouchoir hivernal ou antirhume, très grand et d’un fil très fin pour ne pas irriter le nez ; mouchoir estival et de travail noué aux quatre coins pour enserrer la tête ou placé sous le chapeau ou entre la chemise et la peau pour éponger la sueur ; mouchoir à tout faire (pour se moucher, s’essuyer, se laver, se rafraîchir, nettoyer les plaies, effacer ses larmes, prévenir l’oubli, faire un sac de billes…) ; mouchoirs « objets transitionnels » des jeunes enfants ; mouchoirs déployés côte à côte sur les fils de séchage ; mouchoirs rangés par tailles et couleurs dans les armoires ; mouchoirs des trousseaux de pensionnaires, de communiants et de mariés ; mouchoirs-pochettes pour orner les vestes ; mouchoirs avec initiales brodées ; mouchoirs parfumés ; mouchoir imprimé représentant le parcours et les favoris du tour de France 1937 ; et les mouchoirs noirs pour les jours de deuil. Des amis les ont découvert dans l’armoire de leur grand-mère en Aveyron.
Christian Cavaillé, ancien professeur de philosophie, a publié divers ouvrages de philosophie et de poésie ainsi que plusieurs articles dans la revue Médium.
 
Remontrances confraternelles  par Jean-François Kahn
L’horreur médiatique ? C’est beaucoup dire. La thèse de Jean-François Kahn tient en une phrase bien frappée : « Les médias de partis ont fait peu à peu place aux différents organes du parti des médias. » Ce parti, comme les autres, véhicule des idées, mais le médiatisme est un syncrétisme, « dont les deux principaux ingrédients renvoient à un progressisme sociétal et à un conservatisme économico-social, quitte à virer libertaire ici et réactionnaire là. » Deux figures l’incarnent : Daniel Cohn-Bendit, qui en est la quintessence et (plus ambigu) Nicolas Sarkozy. Mais à la différence des partis politiques appelés à gouverner, le parti médiatique décline toute responsabilité. « On sait ce qu’ils rejettent, on ignore ce qu’ils préconisent exactement. » La cause de cette mutation ? La professionnalisation qui fait émerger un esprit de corps, une confraternité, qui produit elle-même « son propre ciment unificateur ». En conséquence, la forteresse médiatique ainsi bétonnée s’isole et se coupe de l’opinion, laquelle s’égare de son côté dans de toutes autres voies : celles du populisme, dénoncé de manière, « hystérique ». Qui châtie bien, aime bien. Cette critique en forme de remontrance fraternelle nous vaut des coups de chapeau (un peu trop appuyés ?) aux confrères. « Et, cependant, oui, l’univers médiatique recèle aujourd’hui plus de trésors de talents, de réserve de savoirs et d’inventivité qu’hier ; le courage n’y manque pas, l’honnêteté et la lucidité s’y appuient sur plus d’énergies potentielles, fussent-elles bridées, que dans le passé. » Avec un tel ennemi, on n’a pas besoin d’amis. Ce qui n’empêche pas JFK de conclure de manière à la fois optimiste et désabusée : « Ce n’est pas de l’extérieur que l’on parviendra à libérer la planète médiatique de l’attraction du pire. C’est de l’intérieur. Nous en sommes, nous, devenus incapables. Soit parce que complices, soit parce que découragés. Une nouvelle génération devra assumer cette mission : contre l’horreur médiatique, rétablir l’honneur médiatique. Elle y parviendra. » (Paul Soriano)
On vous tend le micro en tant que personne, mais on ne discute pas votre critique. Un grand silence sur le fond sanctionne la sortie de votre dernier livre, L’Horreur médiatique. On débat de tout, mais ici le débat ne s’est pas ouvert. Pourquoi ?
C’est vrai. Mais si on avait réellement discuté le contenu de ce livre, abordé de front les questions qu’il pose, cela aurait en partie infirmé ce que j’y écrit et parfois y énonce. Le Monde, dans un premier temps, après l’avoir lu sur épreuves, avait envisagé d’y consacrer dès sa sortie une bonne place, fût-ce de façon très critique. Puis, y a renoncé. Et, finalement, pas une ligne. Ils ont pris conscience, sans doute, qu’ils ne pouvaient pas réagir de façon purement négative et dénégatrice, mais ils leur étaient presque tripalement impossible de se montrer sinon positifs, au moins ouverts. Donc silence. Cela dit, il est en effet très significatif que tous les micros m’aient été tendus, qu’on m’ait invité en quelque sorte à répéter ce que j’avais écrit, je n’ai donc pas à me plaindre, mais ce n’était pas le but. Il ne s’agissait pas de vendre un livre, mais de provoquer une prise de conscience, de forcer le débat. Et là, échec. J’ai l’habitude. La bulle ne s’est pas projetée hors d’elle-même. Le peut-elle d’ailleurs ?
Jean-François Kahn, historien et journaliste, est philosophe.
 
Les ancêtres d’Émile Ajar  par Stéphane Ratti
Anonymat, pseudonymes, tout est bon pour tromper la censure et dérouter les enquêteurs : des intellectuels païens de l’Antiquité tardive à Émile Ajar.
Tromper la censure et déjouer les pièges tendus par les agents secrets (les agentes in rebus, des barbouzes « qui machinaient dans les trucs », traduisait un célèbre latiniste) était un sport largement pratiqué dans l’Antiquité.
Stéphane Ratti, professeur d’histoire de l’Antiquité tardive, Université de Franche-Comté, a publié Antiquus error. Les ultimes feux de la résistance païenne, Brepols, 2010 ; Polémiques entre païens et chrétiens, Belles Lettres, 2012.
 
L’amnistie mémorielle  par Jacques Lecarme
Sous l’angle éditorial, la mémoire des maudits se porte mieux que celle des héros. Comme si, avec les années, un intérêt littéraire grandissant pour la collaboration remplaçait l’opprobre de l’après-guerre.
Tout dépend, en matière de Résistance et de Collaboration, du moment de la publication, plus encore que de celui de l’écriture ou de la réécriture, souvent difficile à préciser. La période de la remémoration a duré soixante-dix ans et n’est pas près de s’achever. Dès 1942, côté ultra-collaborationniste, Lucien Rebatet publie, avec un très grand succès, Les Décombres. Mais il faut attendre 2009 pour lire le chef-d’œuvre de Daniel Cordier, second de Jean Moulin, Français libre, puis organisateur de la Résistance en France même, Alias Caracalla, journal reconstitué, puisque les résistants, entre 1940 et 1944, ne pouvaient pas écrire de journal ou d’aide-mémoire. Après 1944, les collaborateurs, quand ils n’ont pas été tués, se sont tus, ou ont eu beaucoup de mal à publier leurs apologies, souvent suspectes. Il y aurait aujourd’hui de nombreux textes de miliciens, doriotistes, pétainistes (manuscrits ou tapuscrits) qui circuleraient dans d’étroits cercles, familiaux ou idéologiques.
Jacques Lecarme est professeur émérite de littérature française à l’université Paris III.
 
Les ermites ne vivent pas longtemps seuls  par Michel Melot
À l’occasion de l’inauguration de la maison de Julien Gracq, une réflexion sur le destin des ermites et le rôle en général des maisons d’écrivain, par un grand spécialiste de cette question.
La petite ville de Saint-Florent-le-Vieil doit sa réputation à un ermite. Je veux parler de saint Florent. Il y a plusieurs saints Florent, le plus connu étant celui de Corse, qui ne nous intéresse pas. Florent d’Anjou vécut on ne sait quand, entre le IVe et le VIe siècle, on ne sait où, entre l’Italie et la Vendée, mais on sait qu’il fut ermite sur l’île d’Yeu avant de venir mourir ici, au Mont Glonne, à cent vingt-trois ans (dit-on), où il fut l’objet d’un culte et d’un pèlerinage qui fondèrent l’abbaye de Saint-Florent-le-Vieil.
Michel Melot a dirigé le département des estampes et de la photographie de la BNF, avant de devenir directeur de la BPI du centre Pompidou et de diriger l’Inventaire général du patrimoine français au ministère de la Culture.
 
Épépé : histoire sans parole  par Robert Dumas
Contemporain d’Imre Kertész, Ferenc Karinthy est né à Budapest en 1921. Traducteur de Molière et de Machiavel, il écrit essentiellement pour le théâtre. Outre Épépé, son roman publié en 1970 qui connut au moins cinq éditions françaises, très peu d’ouvrages sont disponibles dans notre langue. Il est mort à Budapest en 1992.
Qui lit Épépé fait l’expérience angoissante des limites de l’humain. Tout s’enclenche à partir d’une situation banale: un universitaire se rend à Helsinki pour participer à un colloque de linguistique. Il s’endort dans l’avion. Réveillé à son arrivée, il est conduit en bus jusqu’à un hôtel. Il n’y aurait rien d’inquiétant, si ce n’est que durant le trajet, il ne reconnaît pas Helsinki, où il est allé de nombreuses fois. Dès le premier contact avec un des employés au comptoir, tout bascule : contre son passeport, il reçoit la clef de la chambre 921 et contre un chèque en dollars, deux cents en billets, mais deux cents quoi ? Impossible de savoir puisque les concierges de l’hôtel, ainsi que la foule innombrable des voyageurs qui se pressent dans le hall, semblent parler une langue mystérieuse. Sur ces quelques éléments de départ, Karinthy va se demander ce qui arrive aux hommes lorsque la condition de possibilité de la médiation symbolique leur fait défaut.
Robert Dumas, professeur de philosophie aux champs.
 
La photo tuera-t-elle la photographie ?  par Florent Barnades
Internet regorge des images de ce que nous mangeons : comme un rituel, les clients des restaurants capturent l’image de leur assiette pour les « partager » sur des sites de comparaison culinaire. Les salles de bains deviennent des lieux de poses pour des amoureux qui s’échangent leur nudité par MMS et webcam. Les cabines d’essayage des magasins s’ouvrent sur le monde, non pas grâce aux caméras de surveillance, mais grâce au concours volontaire de l’acheteur qui vante son achat ou demande un avis. Chaque découverte du quotidien se tweete, s’échange sur Facebook. Le plus infime détail original, « lol » ou hors du commun devient global. Des blogs indexent et référencent ces marques du quotidien.
Florent Barnades, diplômé de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS sup) où il a été aussi assistant de recherche, est passionné de photographie. Il a rédigé son mémoire de recherche sur le photo-journalisme en Afghanistan et travaille, aujourd’hui, comme chroniqueur « analyste du visuel » pour le site www.decryptimages.net, pour lequel il publie des critiques d’ouvrages et d’expositions en relation avec la photographie.
 
Marx et Flaubert  par Pierre Chédeville
L’un est un philosophe allemand expert en rapports de production, l’autre un écrivain français expert en rapports amoureux. Quel rapport entre eux ? Un ennemi commun : le bourgeois, la classe et le manque de classe.
Aimer les sociétés touchées par la « grâce occidentale », le « processus d’occidentalisation » et les trouver, après examen, infiniment préférables à la plupart des sociétés holistes, marquées par la fatalité, ne signifie pas pour autant leur signer des chèques en blanc. Et moins encore, ni béats ni babas, de les considérer comme achevées. Marx (1818-1883) et Flaubert (1821-1880) furent ainsi deux contemporains qui ne s’en laissèrent pas conter, révoltés ou excédés de voir la société qui évoluait sous leurs yeux incapable d’offrir aux hommes les moyens de leur émancipation, de leur individuation. Et pourtant, le XIXe siècle avait de quoi séduire le parti de l’Individu : brutales ou lentes agonie des absolutismes politiques et religieux, accélération foudroyante du progrès technique, formidable éclosion artistique, bref un grand siècle européen. Pourtant, l’un comme l’autre, avec le fanatisme des grands visionnaires, ne décélèrent obstinément dans ce siècle-là qu’une forme nouvelle de l’aliénation séculaire qui oppresse les hommes. Et tous deux, empruntant des chemins différents, y dénoncèrent l’emprise de la bourgeoisie montante et insolente sur les corps et les esprits.
Pierre Chédeville a une double formation en management et en littérature. Présent dans le monde de l’entreprise, où il est spécialiste du domaine bancaire, il n’a cependant pas cessé de questionner les grands textes pour essayer d’éclairer de manière décalée le monde contemporain.
 
Une traversée franco-haïtienne  par René Depestre
À l’occasion d’un colloque sur son œuvre (Limoges, juin 2014), le grand écrivain haïtien René Depestre revient sur son parcours. Un C.V. sévère qui croise l’histoire d’un hommes avec celle de son pays.
Je n’ai pas de sentiment bien arrêté quant aux « réussites » de ma traversée du siècle dernier. Les rêves de mes vingt ans n’ont pas été réalisés. Au départ, je voulais être poète, écrivain, homme d’action. Tout a commencé pour moi, en avril 1945, avec la publication de mon premier cahier de poèmes. Le succès d’Étincelles décida, Théo Baker et moi, à fonder le journal La Ruche. Nos principaux collaborateurs étaient Jacques Stephen Alexis, Gérald Bloncourt, Gérard Chenet, Laurore Saint-Just. Notre petit hebdo mit très vite le feu aux poudres. Dès la fin de 45, nos campagnes de presse devaient déboucher sur la grève générale qui, dans un climat d’insurrection, parvint à chasser du pouvoir le dictateur Elie Lescot. J’ai donc démarré dans les affaires haïtiennes sur les chapeaux de roues. Dès lors, j’ai cru que j’allais pouvoir combiner travaux littéraires et combat politique. Cela n’a pas du tout marché.
René Depestre, écrivain.
 
Sous-titrage  par Louise Dumas
Que l’avènement du numérique transforme notre appréhension du monde et du savoir n’est plus un secret pour personne. Que le cinéma soit concerné au premier chef par cette révolution va quasiment de soi. L’entrée dans l’ère du DVD modifie profondément notre rapport avec les films. Alors que les sages utilisent les DVD pour regarder et écouter ce qu’un film donne évidemment à voir et à entendre, le médiologue est frappé par les possibilités langagières de ce support. En particulier, il est tenté de faire porter son attention sur un détail médiocre, éphémère, voué à l’oubli : le sous-titre. Parce qu’ils facilitent l’accès de tous au cinéma, les sous-titres numériques sont un maillon important dans le succès du DVD. D’ailleurs, les producteurs savent exploiter ce nouvel atout : le fameux menu « Langues » des DVD se fait de plus en plus riche, de plus en plus complet. Mais si l’alliance du DVD et du sous-titre est aussi fructueuse, ce n’est pas seulement à cause de l’extraordinaire démocratisation qu’elle permet. Le développement du DVD fait fleurir la pratique du sous-titrage : il y a à cela des raisons pratiques, économiques, esthétiques voire ontologiques.
Louise Dumas, agrégée d’allemand et élève de l’École Normale Supérieure, a publié une étude linguistique sur la métaphore du chemin en allemand : Die Wege der Metapher. Saarbrücken: Akademikerverlag, 2011. Elle contribue occasionnellement au magazine Positif (dernier article paru : « G.W. Pabst et la guerre de 14. Prouesses d’un agent double du cinéma », Positif n°638).

PENSE-BÊTE

Comité de rédaction :

Directeur : Régis Debray
Rédacteur en chef : Paul Soriano
Secrétariat de rédaction : Isabelle Ambrosini
Comité de lecture : Pierre-Marc de Biasi ; Jacques Billard ; Daniel Bougnoux ; Pierre Chédeville ; Jean-Yves Chevalier ; Robert Damien ; Robert Dumas ; Pierre d’Huy ; Michel Erman ; Françoise Gaillard ; François-Bernard Huyghe ; Jacques Lecarme ; Hélène Maurel-Indart ; Michel Melot ; Louise Merzeau ; Antoine Perraud ; France Renucci ; Monique Sicard.   

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