Publication: Le spleen des musées

Le Spleen d'Apollon par Didier Rykner, éditions Nicolas Chaudun

Publié le jeudi 03 avril 2008



A l'occasion de la parution de son essai intitulé Le Spleen d'Apollon, Didier Rykner, fondateur de la revue en ligne La Tribune de l'Art, revient sur l'évolution actuelle des institutions muséales et en décrit les dérives.


PICT0564.jpgArtActu : Les musées seraient en danger, dites-vous, pourtant ils n'ont jamais attiré autant de monde. Comment expliquez vous ce paradoxe ?

Seuls quelques musées attirent du monde comme le Louvre ou Versailles. Le vrai paradoxe, c'est le manque de public dans la plupart des musées français qui contraste avec les foules qui se pressent dans les grands établissements d'Ile-de-France. Les premiers sont menacés parce que leur faible fréquentation rend plus difficile à terme leurs missions : les responsables politiques les considérant comme des coûts inutiles, ils chercheront à les rentabiliser. Les seconds sont à la fois victimes de leur succès (trop de monde peut entraîner des dégâts réels sur les objets) mais aussi de leurs dirigeants et des autorités de tutelle qui, en raison de ce même succès, les utilisent d'une manière non conforme à leurs vocations qui est de conserver les oeuvres, de les présenter dans les meilleures conditions possibles à ceux qui souhaitent les voir et de les étudier.


ArtActu : Vous stigmatisez l'interventionnisme croissant des responsables politiques dans la vie des grands organismes culturels comme étant en contradiction avec le rôle et certaines préconisations des conservateurs. Pourquoi y aurait-il divorce ?

L'intervention politique dans les musées n'est pas une chose récente, mais elle a pris un tour dramatique depuis quelques années. Les musées sont vus aujourd'hui par nos dirigeants comme des outils au service de leur politique, qu'il s'agisse de la politique nationale (c'est le cas du Louvre-Lens) ou de la diplomatie (le Louvre Abou-Dhabi). J'explique dans le livre que ces projets n'ont aucun fondement scientifique, qu'ils sont dangereux pour les oeuvres d'art et qu'ils se font au détriment des musées eux-mêmes et des visiteurs. Le divorce existe parce que les conservateurs ne peuvent plus exercer leur rôle et se voient remplacés à tous les niveaux par les administrateurs, souvent énarques, qui n'ont aucune compétence particulière pour gérer un musée. Il est vrai que dans certains cas, les conservateurs peuvent se transformer en administrateurs, perdant de vue l'intérêt du musée. C'est le cas de la direction du Louvre, musée qui n'est pourtant pas dirigé par un énarque.


ArtActu : Vous avez joué un rôle de premier plan lors de la signature de la pétition opposée au projet du Louvre à Abou Dhabi. Un an après, que reste-t-il de ce mouvement de fonds qui a agité le milieu des musées ?

J'ai même été à l'origine de la pétition. Depuis la création de La Tribune de l'Art en 2003, je dénonce ce type d'opérations. Ce site consacré à l'actualité de l'histoire de l'art et du patrimoine n'a pas vocation à organiser ce genre d'actions. Mais Abou-Dhabi a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase et j'ai profité de la tribune signée par Françoise Cachin, Roland Recht et Jean Clair, parue dans le journal Le Monde, pour lancer cette pétition à laquelle je songeais depuis un moment. Il y a tout de même eu 5000 signatures dont de très nombreux historiens de l'art, conservateurs, universitaires. Sans cette pétition, le débat n'aurait pas eu lieu. Grâce à cela, la question est au moins posée sur la place publique. Bien sûr, ces opérations n'ont pas été interrompues, mais on peut toujours espérer qu'un jour il y ait un mouvement inverse à celui-ci. C'est pourquoi je crois qu'il faut continuer à se battre contre cette dérive.

ArtActu : Pensez-vous que le principe de location des oeuvres majeures des grands musées va se généraliser ?

Non seulement il va se généraliser, mais il s'accélère sous l'impulsion du Louvre, une nouvelle fois. Celui-ci vient de passer un contrat avec une société privée italienne pour organiser une exposition au propos scientifique inexistant, à Vérone, pendant cinq mois, en envoyant des dizaines de pièces majeures du musée (Léonard de Vinci, Raphaël, Botticelli, Goya, Ingres, Dürer, etc) contre un chèque de 4 millions d'euros. Ce type d'exposition-location existe depuis une trentaine d'années. C'était déjà contestable à l'époque, mais aujourd'hui on passe un cap supplémentaire car il s'agit des chefs-d'oeuvre du musée que l'on loue. Si ce n'était pas si triste, je dirais que le Louvre veut absolument faire la promotion de mon livre en multipliant les opérations de ce genre. Je crois qu'il est plus que temps de réagir.


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